Qui suis-je ?

Interview réalisée par Clément Fugit, jeune stagiaire, pour le site europe-echecs.com


Clément Fugit : comment as-tu appris les règles du jeu d’échecs ?

J’ai appris les règles du jeu quand j’étais jeune adulte, vers 18 ou 19 ans. Je ne me souviens plus exactement.

Mon frère, qui a trois ans de plus que moi, était venu à la maison avec des amis, et ils ont lancé une partie d’échecs. J’ai très vite compris les règles, parce qu’à cet âge-là on assimile facilement le déplacement des pièces. Et puis, comme on jouait déjà à des jeux de société avec mon frère quand on était plus jeunes, ce côté stratégique m’a immédiatement attiré.

Une fois leur partie terminée, je leur demande si je peux en faire une moi aussi. Mais là, catastrophe : mon frère est d’une lenteur incroyable ! La partie n’en finissait plus. Finalement, ils sont partis en soirée sans avoir joué avec moi. Je me suis retrouvé extrêmement frustré.

À l’époque, il y avait les bottins jaunes. Internet n’existait pas encore comme aujourd’hui, et on trouvait dans ces annuaires les coordonnées des particuliers, des entreprises, des associations… Alors je me suis dit :
« Je vais regarder s’il n’y a pas un club d’échecs pas loin de chez moi. »

Je prends donc le bottin, et je tombe sur un club : Le Fou du Roi, l’un des plus anciens clubs d’échecs de France, situé rue de Flandre, dans le 19e arrondissement de Paris, tout près de chez moi. J’y vais.

Le club avait un vrai local, avec ses propres clés, ce qui était assez rare, surtout à Paris. On pouvait y aller quasiment quand on voulait, même jouer toute la nuit. Il n’y avait pas vraiment d’horaires. C’était un petit appartement de deux pièces que le club louait.

Et là, pendant tout l’été, j’ai joué, joué, joué.
Je perdais tous les jours. Il m’a fallu deux mois avant de gagner ma première partie, contre Monsieur Attal. D’ailleurs, j’en ai gagné deux d’affilée. C’était la toute première fois que je remportais une partie d’échecs.

Qu’est-ce que j’étais heureux !
Je m’en souviens comme si c’était hier : cette première victoire, après m’être fait corriger pendant des semaines.

Dans les échecs, est-ce qu’il y a un aspect qui te plaît plus que les autres ? 

Moi, clairement, c’est la stratégie. Beaucoup plus que la tactique, qui relève davantage du calcul pur.
Par exemple, quelqu’un comme Bachar Kouatly est extrêmement fort dans ce domaine. Mais moi, c’est presque l’inverse.

À l’école, j’étais très mauvais en mathématiques, en physique… vraiment pas scientifique du tout. J’avais des notes très faibles, des 6 ou 7 sur 20. Une vraie galère. En revanche, j’étais très à l’aise en français, en histoire, dans tout ce qui est plus littéraire.

Du coup, je n’ai jamais abordé les échecs comme un jeu scientifique.
Pour moi, c’est un jeu logique, mais une logique vivante, presque narrative. Et de toute façon, la logique ne se limite pas aux sciences.

Une partie d’échecs, pour moi, raconte une histoire.
Quand je joue, je vis une épopée.

Je ne pense pas en termes de calculs bruts, mais en termes de sens. Par exemple, s’il y a un déséquilibre Fou contre Cavalier, imaginons que j’aie un Fou de cases noires et que mon adversaire ne l’ait plus, alors toute la partie va tourner autour de cette idée.

Je vais me dire :
« Très bien, l’histoire va se jouer sur les cases noires. »

Et à partir de là, tout s’organise :
où sont les faiblesses ?
comment s’infiltrer ?
comment attaquer sur ces cases noires tout en restant solide sur les cases blanches ?

Petit à petit, un plan de jeu émerge.
Et ce plan, ce n’est pas juste une suite de coups : c’est le fil conducteur d’une histoire.

C’est la même chose dans les positions avec roques opposés.
Quand les pions avancent pour attaquer le roi adverse : les pions f, g, h qui montent à l’assaut, moi, je visualise un véritable siège médiéval.

J’imagine des machines de guerre qui s’approchent lentement des murailles.
Les soldats avancent, protégés, méthodiques… jusqu’au moment où ils viennent percuter la forteresse et tenter de s’y infiltrer.

Chaque élément des échecs devient vivant.
C’est un univers guerrier… mais sans violence réelle.

Tu as été joueur d’échecs en compétition mais pas pendant très longtemps ?

Non, parce qu’effectivement, j’ai appris les échecs en étant adulte, donc au bout de quelques années, j’ai compris que finalement je n’avais pas de carrière échiquéenne à espérer en tant que joueur. C’était trop tard. Les maîtres ou grands maîtres ont commencé non pas dans l’adolescence mais dans l’enfance, et même souvent dans la petite enfance en réalité. Donc pour moi, c’était bien trop tard.

Par contre à l’époque, je faisais de la boxe anglaise. J’étais entraîneur au Boxing Club 19ème et j’allais au CREPS de Montry pour passer mon brevet d’éducateur sportif dans la boxe. Mais au même moment, à Paris, il y avait une sorte de réforme des activités scolaires et ils ont créé des ateliers bleus. Et ils avaient besoin d’animateurs. Comme j’avais découvert les échecs pendant cette période, c’était une manière pour moi de donner des cours, et ils n’étaient pas trop regardants sur les diplômes à l’époque. Ils avaient tellement besoin d'animateurs que j’y suis rentré sans aucune formation, sans rien, et j’ai commencé à donner des cours d’échecs dans des écoles. Cela m'a permis de gagner de l’argent. Donc, à mesure que je me professionnalisais dans les échecs, je m’éloignais de la boxe. Je n’étais pas très bon boxeur... et je n’étais pas un très bon joueur d’échecs non plus. Alors je me suis mis à donner des cours, car j’adorais expliquer et enseigner.

À l’époque, j’avais des petits boulots : j’ai été livreur de pizzas dans le 20ème, et j’ai fait de la sécurité dans des plateaux télévisés. J'ai très tôt été déscolarisé. J’ai perdu ma mère quand j’avais 14 ans. Mon père s’est mis avec une autre compagne et n'était plus trop à la maison, donc j'ai arrêté l'école. J’ai eu 20 sur 20 au BAC de français en première, mais en Terminale je n’ai pas passé les autres épreuves. Donc, je n’ai même pas le BAC. C’est pour ça que j’allais un peu partout. Mais les échecs m’ont attrapé. C’est comme ça que je me suis mis à aimer les échecs. J’ai commencé à donner des cours alors même que je n’étais pas très fort.

Comment s'explique l'amélioration de la qualité de ton enseignement ?

Comment expliquer l'amélioration de la qualité de mon enseignement, et de ma pédagogie ? Eh bien, dans un stage à La Tour Blanche, un club d’échecs du 20ème, j’ai croisé la route de Fabrice Moracchini. Il fait son stage. Moi, je suis au fond de la salle, j'écoute. Puis, à la fin du stage, j'allais partir, mais Fabrice Moracchini vient me parler. Il n’était pas obligé de le faire. Il voyait un grand dadet, qui était au dernier rang pendant toute la journée, et il est venu à ma rencontre. Il a discuté avec moi et il a compris ma situation qui était quand même assez précaire. Finalement, il m’a proposé de me former et de l’accompagner pour donner des cours dans des clubs (notamment dans le club de Potemkine à Levallois) où il allait me former. J’allais pouvoir travailler non pas pour lui, mais plutôt avec lui. Comme ses activités grandissaient, il avait besoin d’entraîneurs et donc il m’a fait cette proposition. J’y suis allé, et il m’a très, très bien formé. 

Fabrice Moracchini a été un superbe formateur. Pourquoi ? Parce qu’il avait une certaine droiture, il était carré, il avait un respect des élèves, des parents, des structures de club. Quand on est jeune comme ça, c’est bien d’avoir quelqu’un qui te montre comment te comporter avec tout ce milieu avec lequel tu vas travailler. Il avait une très bonne façon de parler et d'écrire. Donc, je me suis mis un peu à le copier. Et même aujourd’hui, quand je travaille avec des jeunes, je reprends des choses qu’il m’a enseignées. Puis, il m’a initié aussi un peu à la manière de penser de Iossif Dorfman, le Grand Maître, pour essayer de structurer un peu ma compréhension du jeu. Et j’ai fini par aller prendre des cours avec Iossif Dorfman.

Que t'ont apporté les cours avec Dorfman ?

Ce fut une révélation. Les cours avec Dorfman étaient très chers, alors tout le peu d’argent que je gagnais, je le réinvestissais. Au début, j’avais acheté ses deux livres et je ne comprenais rien. Mais, j’étais sûr qu’il y avait une part de vérité dans ses livres. Donc c’est pour ça que j’ai voulu vraiment avoir les cours avec lui et tout s’est débloqué.

Ça a été très intense les cours avec lui, avec des confrontations. On discutait, parfois ça se confrontait beaucoup : « Mais vous avez dit ça M. Dorfman ! », « Mais là vous dites ça ! », « Dans votre livre, il y a marqué ça ! ».

Petit à petit, les choses se sont mises en place dans ma tête, et j’avais une demande qui était un peu originale. Je n’ai rien demandé sur les ouvertures. Je voulais comprendre l’essence du jeu et de pouvoir l’expliquer dans sa globalité. Parce que je me souviens que parmi mes jeunes élèves, certaines questions m’agaçaient. J’attendais des questions auxquelles j’étais capable de répondre, et je ne savais pas bien répondre à celles que l'on me posait. Tout un pan de jeu m’échappait, ce n’était pas structuré. Ma demande, c’était de comprendre le jeu pour pouvoir répondre à toutes les questions de mes élèves.

Donc, il m’a formé pendant un an et demi, peut-être deux ans. Et, le dernier cours avec lui, il m’a présenté une partie de Grands Maîtres et il m’a dit : « Voilà M. Quenehen, je suis votre élève, expliquez-moi cette partie, les moments critiques, le déroulé de la partie… ». Je déroule, je fais mon cours et il m’a dit : « Parfait, Monsieur Quenehen, c’est bon, c’était notre dernier cours, vous avez un métier en main ». J’étais désormais capable de parler d’échecs, mais surtout d’écrire sur les échecs. Tout était structuré dans ma tête. Donc, mon appétence pour le côté histoire et littéraire me permet de raconter des histoires échiquéennes avec une certaine structure que m’a donnée Iossif Dorfman. La compréhension stratégique, je vais pouvoir la vulgariser à un grand nombre, d’autant que je travaille avec des jeunes. Donc, je vais être obligé d’expliquer des choses complexes simplement. 

Donc, avec ce trio : l'excellence de Iossif Dorfman, mon intérêt pour le côté littéraire, et le fait de travailler avec les jeunes enfants, je vais expliquer des choses très pointues, très précises de manière assez simple et avec des mots et non pas avec des variantes. Donc, d’un seul coup, je vais vulgariser la stratégie au plus grand nombre.

Comment en es-tu arrivé à mettre cette expérience au service des lecteurs d'Europe Échecs ?

J'ai rencontré une première fois Bachar Kouatly, qui était le directeur d’Europe Echecs à l'époque, avant mes cours avec Dorfman. Il ne se passe rien, à part un bon moment. C’était agréable, mais je n’avais rien à lui proposer. Je le rencontre une deuxième fois, et là je sais que j’ai des atouts. Donc, je lui explique ce que je pourrais apporter à la revue, et il va m’engager le mois suivant.

J’ai écrit une dizaine de livres. J'ai commencé par des articles dans la revue Europe Échecs où tous les articles étaient basés sur des pavés de variantes avec ChessBase ponctués par quelques mots assez courts du style « avec compensation » ou « avec attaque »… Moi, parfois, l’attaque ou la compensation, je ne la voyais même pas. Ce qui m’intéressait, c'était de créer des articles dans lesquels il y avait beaucoup de mots, beaucoup d’explications.

Ce qui m’intéressait aussi, c’est que le diagramme ait une valeur pédagogique, c’est-à-dire que quand on voit le diagramme, il y a déjà la compréhension du plan, et qu’ensuite les mots vont venir expliciter tout ça. Donc, j’ai apporté dans le diagramme de la couleur, des illuminations de cases, des flèches de mouvement, de pression… bref, ce qu’il manquait dans la revue à l’époque. J’ai commencé à mettre beaucoup de diagrammes de telle manière qu’on puisse lire dans le métro ou dans l’avion, sans avoir forcément un échiquier. Je voulais capturer les moments critiques dans le diagramme, avec les mouvements, puis la lecture de texte... et très peu de variantes ! Tout expliqué avec des mots. Comme ça, il y a des lecteurs qui se sont aperçus que c’était beaucoup plus facile de me lire que de lire des Grands Maîtres. Depuis, beaucoup se sont mis à faire ça. Mais à l’époque, je pense que j’étais le pionnier par rapport à ces couleurs, ces flèches et cette façon de mettre beaucoup de mots et très peu de variantes.

Tu as ensuite écrit des livres.

Les articles se sont multipliés et Bachar Kouatly a dit : « Il faut structurer ces articles et les mettre dans un livre ». C’est comme ça que nous avons lancé le premier. Bachar Kouatly et moi voyons le premier livre arriver au Cap d’Agde. Je vois le petit fascicule de rien du tout : « Principes fondamentaux de la Stratégie ». C’était le Tome 1, il faisait 100 pages mais on avait l’impression que c’était un petit livret. Je me dis : « C'est vraiment nul... ». Au niveau de la texture, cela ne ressemblait pas à un livre d’échecs. Ce n’était pas le gros pavé dur que l'on retrouvait habituellement dans le monde des échecs. Pourtant, il s’est très bien vendu : comme il était petit, finalement, il pouvait être lu très facilement. Le format était très bon, et ça a très bien marché, et nous en avons fait d’autres, une dizaine en tout.

Comment as-tu eu l’idée de faire des vidéos sur Youtube ?

C’est Bachar Kouatly qui m’a donné la lumière et la direction pour un travail plus dense. Les personnes qui ont compté dans ma vie sont d’abord Fabrice Moracchini, qui m’a tendu la main et formé pédagogiquement, puis Iossif Dorfman qui m’a formé stratégiquement et m’a donné une structure échiquéenne. La troisième personne, c’est Bachar Kouatly qui va me faire rentrer dans Europe Echecs, me faire écrire des articles pour la revue, puis des livres. Il va aussi me dire : « Il faut se mettre aux vidéos maintenant ». Puis, il m’emmène à Bienne dans un tournoi de Suisse à l’époque, pour faire quelques vidéos après. C’est ainsi que les vidéos sont nées, me donnant petit à petit une assurance me rendant capable de faire une chaîne YouTube. Les vidéos étaient au départ pour Europe Échecs, à l'initiative de Bachar Kouatly.

Au départ, j'ai créé ma chaîne YouTube, grâce à ma femme, de manière totalement involontaire. Elle souhaitait avoir une chaîne Youtube, mais elle ne marchait pas très bien. Donc, elle a pris une heure de cours avec quelqu’un pour lui expliquer comment structurer la chaîne, comment la référencer, etc... Moi, je suis à côté, et j’écoute ça attentivement. À l’époque sur Youtube, il n’y avait presque que Kévin Bordi. Puis, je crée ma chaîne YouTube. Évidemment, je ne peux pas concurrencer Bordi par son côté pionnier, showman ; et puis c’est un gros travailleur. Il fait plein de choses, il est très compétent. Mais, j’essaie de faire ma place, et je pense que je donne des idées à d’autres puisque certains se sont dits : « Il y a de la place pour d’autres Youtubeurs que Bordi sur YouTube ». Après est arrivée toute une série de Youtubeurs tels Joachim Mouhamad, Julien Song… Cela n’a pas cessé ensuite.

Comment tu as vécu ton expérience d’entraîneur ?

L'entraîneur est dans une barque et rame avec l’enfant, qui rame avec nous, avec les parents de l’enfant, avec tout le monde. On rame ensemble pour essayer de progresser, parce que les échecs, ce n’est pas facile. Il y a beaucoup de frustration. Mais il y a aussi de belles aventures et beaucoup de plaisir. La frustration peut arriver quand un enfant ou même un adulte passe des heures et des heures à jouer une partie, avant de perdre. Dans certains sports, on évacue la défaite avec une débauche d'énergie, mais aux échecs nous sommes vissés à notre chaise, donc il y a une tension frustrante. L'entraîneur, lorsqu'il est dans une salle de tournoi, piétine pendant des heures en attendant que son élève finisse. Cela accumule une certaine tension, une certaine frustration.

On ne fait pas tous le même métier en tant qu’entraîneur. Moi, je suis comme un médecin généraliste. Je ne suis pas un médecin spécialiste. Il y a des spécialistes comme le cardiologue ou le pneumologue, et il y a le médecin de famille. Aux échecs, je suis comme le médecin de famille, je suis un entraîneur de famille, c’est-à-dire que je mets le pied à l’étrier. J’essaie de structurer dès le départ ce que j'estime être la bonne façon de raisonner, celle par laquelle j’ai été formé par Iossif Dorfman.

Mais à un moment donné, quand l’élève progresse, il faut qu’il aille voir d’autres entraîneurs qui vont être plus des préparateurs de variantes, des secondants. Ce n’est plus le même travail. Par exemple, dès que l’enfant commence à jouer des compétitions internationales, il a besoin d’une grosse préparation théorique ciblée par rapport au profil de l’adversaire… Moi ça, je ne sais pas forcément faire. En tout cas, je pourrais le faire mais ça ne me plaît pas.

Par exemple, pour la petite Emilie Nègre, je l’ai entraînée à six ans, je lui ai appris à déplacer les pièces, je l’ai formée, je l’ai emmenée dans les tournois, je lui ai fait faire des compétitions individuelles, par équipes, j’ai expliqué aux parents la méthode de progression, etc. Maintenant, elle est en équipe de France. Quand elle a eu 14 ans, elle a été la première femme depuis 25 ans à gagner un championnat de France jeune en mixte, c’est-à-dire avec les garçons. À un moment donné, elle a passé le cap, et a travaillé avec Iossif Dorfman, puis des entraîneurs qui n’ont pas mon profil. Moi, je suis l’entraîneur qui va mettre le pied à l’étrier, de bien structurer, qui va mettre en confiance. Mais ensuite, pour les compétitions internationales, les élèves se tournent vers d’autres entraîneurs, comme Romuald de Labaca par exemple.

Quelle est ta pièce préférée aux échecs ?

Sans hésitation, le cavalier. Évidemment, ce n’est pas la pièce la plus forte, mais c’est la pièce qui est la plus fascinante aux échecs. D’ailleurs, quand on achète un échiquier, la première chose qu’on regarde est le cavalier. Si le cavalier n’est pas beau, on n’achète pas l’échiquier. Le cavalier est la pièce la plus figurative, celle que tu dois trouver belle avant tout.

Le cavalier est très riche car il ouvre de nombreuses possibilités. Dans énormément de tableaux de mats, le cavalier est impliqué (le mat à l’étouffé, le mat d’Anastasie, le mat arabe...). Les arabesques du cavalier sont magnifiques, et tous les gamins se dirigent vers cette pièce. Je me souviens que la première pièce que mon fils saisissait dans ses mains quand il avait deux ou trois ans, c’était le cavalier.

Est-ce que les échecs peuvent être considérés comme un art ?

Moi, je définis les échecs comme une aventure, et chacun va vivre une aventure différente. Une longue aventure, puisque ce jeu est multiséculaire et se transmet de génération en génération. Il a survécu à beaucoup de transformations dans la société, mais il est toujours là, il fascine toujours autant, et il s’est adapté aux nouvelles technologies. Comme ce jeu a accompagné l’histoire de l’humanité, il y a une foule d’anecdotes historiques qui sont passionnantes.

Quel est ton film préféré ?

Les Duellistes, de Ridley Scott, film un peu particulier pendant l’époque napoléonienne. Il arrive quelques années après Barry Lyndon de Kubrick, qui a eu un succès international. On a même parfois reproché aux Duellistes de Ridley Scott de copier un peu Barry Lyndon. C’est intéressant parce que les scènes sont filmées à la lumière de la bougie. On a l’impression que c’est un tableau. Le film est presque trop beau.

Il raconte l’histoire des tensions entre deux officiers qui ne cessent de se quereller. Et la scène finale, avec cette musique, cette image qui s’ouvre du ciel, la nostalgie qui me marque encore aujourd'hui. Cette scène finale transmet des émotions, et on se demande ce que pense alors le personnage… On voit le défilement de toutes les gloires passées, sachant qu’un nouveau ciel se lève, que de nouvelles aventures arrivent, et que les anciennes sont terminées pour lui. C’est un film vraiment très beau.

Quelle est ta série préférée ?

Un chevalier dans les sept royaumes, une série dérivée de Game of Thrones, de 6 épisodes de 30-35 minutes. C’est très réussi, avec une poésie et une image incroyables ! J’avais adoré Game of Thrones, en particulier le monde médiéval fantastique. Le titre est en anglais : (A Knight of the seven kingdoms). Un Youtubeur assez connu, Captain Popcorn, débriefe les séries et les films et parle très bien de cette série. Il va chercher tous les petits détails, et j’ai compris certaines choses que je n’avais pas décryptées seul en regardant la série. À chaque épisode, il faut aller voir le décryptage pour découvrir toute la richesse qu’il y avait derrière ce que l’on vient de voir. Cette série est d’une finesse et d’une poésie incroyables !

Quel est ton joueur d’échecs préféré ? 

À une époque, j’aimais bien le jeu de Kramnik mais pas forcément le personnage. Pour le romantisme, j’aime bien Paul Morphy. D’ailleurs, j’ai un livre de lui que je garde jalousement signé par lui. On dit que Paul Morphy est l’étoile et la tragédie du jeu d’échecs. Sinon Fischer, un personnage incroyable. C’est lui que j’ai derrière certaines de mes vidéos dans un album photo. J’ai un album photo de Fischer avec des photos de Fischer que l’on n'a pas l’habitude de voir. 

Si on me demande le joueur que je préfère, est-ce que l'on parle de son jeu, de sa personnalité ou de sa vie ? Le joueur le plus extraordinaire selon moi est Alexandre Deschapelles. À 14 ans, il rentre à l'École Royale de Brienne et à 16 ans, il se retrouve sur les champs de bataille.

À 16 ans, il défendait les pièces d’artillerie, et un hussard lui tranche le bras d’un coup de sabre. Il se retrouve quand même à servir l’armée de Napoléon dans la logistique. Il est arrêté dans un ponton à Cadix en Espagne. Les pontons étaient les navires prisons. Et il arrive à s’échapper. Quand les guerres napoléoniennes cessent, il va fréquenter le café de la Régence et va faire valoir sa force dans tous les jeux. D’ailleurs, au Bridge, un coup porte son nom : le coup de Deschapelles.

Aux échecs aussi, il était très fort. Il battait de très forts joueurs de l’époque, parfois en acceptant un handicap, c’est-à-dire de commencer une partie avec une pièce en moins, ou un pion en moins, ou le fait que l’adversaire puisse jouer deux coups d’ouverture. Et en général, quand l’adversaire gagnait, il proposait un handicap encore plus grand derrière. Il avait un côté très provocateur. C’est aussi un très fort joueur de billard, malgré son bras en moins. Il avait mis en place une technique pour caler la queue du billard. 

Et chose surprenante, il était également excellent en agriculture. Deschapelles était connu pour cultiver sous serre le plus grand nombre de variétés de melons et de fruits exotiques. Il organisait des grands repas en région parisienne où tous les grands notables de l’époque venaient. On ne sait pas s’il avait des activités d’espionnage pour s’insérer dans le monde des notables, des personnes influentes de l’époque. Est-ce qu’il avait un rôle officieux ? Difficile de le savoir. Il est vraiment un personnage de roman, qui mériterait même d’avoir un film. Perdre son bras, se retrouver dans des situations si difficiles et faire tout ce qu’il a fait ! Aux échecs, c’était un joueur de grande qualité pour l'époque, sachant qu’il n’y avait pas la théorie ou les moyens actuels. Si je pouvais remonter le temps, ce serait le joueur d’échecs que je voudrais rencontrer. Avec lui, on peut vivre des aventures.

Les échecs te font voyager ?

Exactement ! La citation que je préfère, c’est : « Il y a plus d’aventures dans une partie d’échecs que dans toutes les mers du monde ». Je joue une partie d’échecs, je vis une aventure. Qu’est-ce que la partie va me raconter ? Est-ce que je vais jouer une majorité centrale ? Une majorité à l’aile dame ? Une évolution avec majorité à l’aile dame ? Une attaque avec majorité à l’aile roi ? Un déséquilibre Fou – Cavalier ? Un pion isolé ? Qu’est-ce que je vais raconter comme histoire ? Et même si je connais le thème de l’histoire, par exemple celle du pion isolé, j'ignore comment l’histoire va tourner. C’est comme si j'allais voir un film fantastique, mais quel film fantastique ? Cela veut dire qu’il y a encore beaucoup, beaucoup de champs de possibles. Il y a rarement deux parties d’échecs qui se ressemblent. Il y a toujours des histoires différentes à raconter.

Quel personnage historique, pas forcément lié aux échecs, voudrais-tu rencontrer ?

Il y en a beaucoup, je dois réfléchir... Si on ignore la barrière de la langue, peut-être Sitting Bull, le Sioux. Il a participé à la bataille de Little Bighorn contre Custer, la dernière grande victoire des Amérindiens sur la cavalerie américaine de l’époque. Il gagne cette bataille de Little Bighorn, et veut ensuite trouver refuge au Canada, mais va se faire tuer au moment où ils font une danse pour essayer de faire revenir les morts. C’est peut-être assimilé à une forme de révolte, et il va être tué comme ça, dans un mouvement de foule. Sitting Bull est un personnage qui a vécu de grandes batailles, avec ce point culminant de la bataille de Little Bighorn. Et il a le poids de son peuple, de sa culture, de ses terres… 

Quand Sitting Bull naît, il vit dans de vastes prairies. Et puis petit à petit, il voit la difficulté arriver. En face, il y a des Gatlings qui commencent à arriver, les mitraillettes de l’époque. Mais aussi des fusils bien sûr. Il devait mener des guerres, des combats, avec une grande infériorité technique. Il voit la fin de tout son peuple, de toute sa culture, de toute l’histoire. Avant lui, il y a des générations, des générations, des générations, et il assiste à la fin. Il sait que c’est inévitable, mais il a combattu. En plus, les Amérindiens subissent les maladies apportées par les Européens qui les déciment encore plus que les guerres. La variole et la grippe provoquent des hécatombes. Ils mouraient tous dans les camps indiens. 

Un photographe, dont je ne me rappelle plus le nom, a passé plusieurs années dans les tribus, pour faire des photos d'époque, les dernières photos de ces derniers Amérindiens libres. Il a très bien retranscrit toute la nostalgie – tragédie de cette époque, le changement d’une époque à une autre, la fin d’une époque vers une autre. Je ne sais pas ce que cela fait d’avoir le poids de toute l’histoire d’un peuple et de te rendre compte que tu n’as pas pu le préserver. Et avec toi, sous ton commandement, tout s’achève, c’est fini. Des siècles et des siècles de domination sioux dans les prairies vont s’achever. De ne pas avoir pu protéger son peuple, de ne pas avoir pu protéger et transmettre et perpétuer ses traditions, ça doit être terrible ! Ils avaient des manières d’appréhender la vie, les évènements de manière très particulière.